En mars 2009, Rockstar sort le meilleur GTA de l’année sur la console la moins attendue : la Nintendo DS. Grand Theft Auto: Chinatown Wars cumule la note Metacritic la plus haute jamais atteinte sur la machine, une économie de la drogue en avance sur son temps et un rendu façon bande dessinée. Et pourtant, presque personne ne l’a acheté. Retour sur le GTA le plus sous-estimé de la saga.
Un GTA en vue plongeante, dessiné comme un comic
Sur le papier, Chinatown Wars ressemble à un retour aux sources. Après le passage à la 3D et à la caméra à la troisième personne de GTA III, Rockstar Leeds et Rockstar North renouent avec la vue de dessus des tout premiers GTA en 2D. Sauf que la caméra n’est pas figée : elle est entièrement pivotable et penchée vers le sol, au-dessus d’un monde en trois dimensions.
Le vrai coup de génie est visuel. Le jeu abandonne le photoréalisme naissant de la génération pour un rendu en cel-shading, des polygones aux contours noirs épais qui donnent une allure de bande dessinée, une première pour la série. Ce parti pris graphique n’était pas qu’esthétique : il permettait de faire tourner une ville entière, en 3D, sur une petite cartouche de Nintendo DS, avec plus de 900 000 lignes de code optimisées à la main.
Huang Lee, le sabre Yu Jian et les Triades
L’histoire, elle, est du pur Rockstar. On incarne Huang Lee, fils gâté d’un chef de Triade assassiné, débarqué à Liberty City pour livrer à son oncle Kenny le Yu Jian, un sabre de famille gagné aux cartes. À peine arrivé, Huang est pris en embuscade, dépouillé du sabre et laissé pour mort. Le reste du jeu est une plongée dans la guerre de succession des Triades, sur fond de flics ripoux, de mafia italienne et de trahisons en série.
Le décor n’est pas anodin : c’est la Liberty City de GTA IV, sorti un an plus tôt, réutilisée en vue plongeante. Chinatown Wars s’ancre donc dans l’univers HD de la saga, avec ses quartiers, ses commerces parodiques et son humour grinçant, mais avec un ton et un héros bien à lui.
Le deal de drogue, la vraie révolution
La mécanique dont tout le monde se souvient, c’est le trafic de drogue. Chinatown Wars greffe sur le GTA classique une véritable petite simulation de marché. Six substances circulent dans Liberty City, chacune avec sa fourchette de prix et sa clientèle. Le principe est limpide : acheter là où c’est bon marché, revendre là où la demande explose, en surveillant un marché qui fluctue en permanence et des descentes de police toujours possibles.
| Drogue | Gamme de prix | Profil de trafic |
|---|---|---|
| Herbe (Weed) | La plus basse | Gros volume, faible marge |
| Calmants (Downers) | Basse | Écoulement facile |
| LSD (Acid) | Moyenne | Bon compromis risque/gain |
| Ecstasy | Moyenne | Demande variable |
| Cocaïne (Coke) | Élevée | Grosses marges, gros risques |
| Héroïne (Heroin) | La plus élevée | Le jackpot, très surveillé |
Des tuyaux arrivent par e-mail quand un cours grimpe, on planque son stock, on encaisse ou on se fait plumer. Cette boucle économique, addictive et maligne, a marqué les esprits bien avant que gagner de l’argent dans GTA Online ne devienne un sport national.
Le stylet de la DS comme arme
Chinatown Wars ne se contente pas de porter GTA sur portable : il utilise vraiment la console. L’écran tactile et le stylet deviennent des outils de jeu à part entière. Pour voler une voiture, on démarre à chaud en reliant les bons fils au stylet. Pour se fabriquer un cocktail Molotov, on remplit la bouteille, on enfonce la mèche et on l’allume. On assemble un fusil à lunette pièce par pièce, on gratte des tickets à gratter, on désactive une alarme, on jette une grenade d’un geste. Le micro sert même à siffler un taxi.
Ces trouvailles faisaient de Chinatown Wars une démonstration technique autant qu’un jeu : la preuve qu’un GTA pouvait exister ailleurs que sur une grande console, sans se renier.
Encensé par la critique, boudé en boutique
Le verdict critique a été sans appel. Avec un score de 93 sur 100 sur Metacritic, Chinatown Wars est devenu le jeu Nintendo DS le mieux noté de l’histoire, un record homologué par le Guinness des records. La presse a salué la profondeur, l’audace du deal de drogue et la finesse de l’adaptation à la portable.
Sauf que les notes ne se sont pas transformées en ventes. Le problème était structurel : Rockstar avait sorti un jeu classé Mature, réservé aux adultes, sur une console dont le public était massivement familial et jeune. Les joueurs susceptibles d’acheter un GTA n’étaient pas ceux qui possédaient une DS. Résultat, un lancement bien en dessous des attentes des analystes, au point que la presse spécialisée parlait ouvertement de succès qui échappe au jeu. Le portage sur PSP quelques mois plus tard, puis sur iOS et Android, n’a jamais renversé la donne.
Où (re)jouer à Chinatown Wars, et son héritage
Bonne nouvelle : le jeu n’a pas disparu. Après la DS, il a connu plusieurs vies, et les versions mobiles restent les plus faciles à lancer aujourd’hui.
| Plateforme | Sortie | À savoir |
|---|---|---|
| Nintendo DS | Mars 2009 | La version d’origine, pensée pour le stylet |
| PlayStation Portable | Octobre 2009 | Sans écran tactile, commandes adaptées |
| iOS | 2010 | Retiré de l’App Store fin 2013, puis rétabli |
| Android | 2014 | Le portage le plus accessible en 2026 |
Au-delà de son statut de perle oubliée, Chinatown Wars laisse une trace. Il prouve que la vue de dessus des débuts de la saga pouvait cohabiter avec l’ambition moderne de Rockstar, et son économie de la drogue a inspiré des mécaniques qu’on croise encore dans les jeux du studio. Pour situer l’ensemble, voici tous les GTA dans l’ordre et l’histoire des débuts de Rockstar.
Reste une évidence : Chinatown Wars est le dernier GTA inédit sorti sur une console Nintendo, et le dernier pensé pour une machine portable. Le remaster The Trilogy Definitive Edition est certes revenu sur Switch en 2021, mais il s’agissait d’anciens épisodes, pas d’un nouveau jeu. Depuis, la saga a choisi le très grand écran. Le prochain épisode, Grand Theft Auto VI, arrive sur PS5 et Xbox Series le 19 novembre 2026, et aucune version Nintendo Switch 2 n’est prévue. Le petit chef-d’œuvre de la DS n’en garde que plus de valeur : c’est le souvenir d’une époque où Rockstar osait glisser un GTA entier dans une poche.
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